La parade des pieds bleus

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MÉGANE DÉZIEL
Étudiante en écologie, évolution et biodiversité

À 950 kilomètres à l’ouest des côtes de l’Équateur se trouvent les îles Galápagos, lieu d’une extrême importance dans la théorie de l’évolution. Il y a des millions d’années, la formation des Galápagos s’est amorcée par plusieurs éruptions volcaniques successives sur une durée de 2,5 millions d’années. Les 19 îles ainsi formées et isolées du reste du monde se sont avérées des terres de prédilection pour une évolution faunique des plus particulières. Lors d’une expédition en 1835, Charles Darwin y valide la théorie de la sélection naturelle à partir d’espèces de pinsons retrouvées sur les différentes îles, chacunes d’elles possédant des adaptations propres aux conditions de son habitat. En 1859, il publie The Origin of Species : by Means of Natural Selection, or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life. Les espèces ayant par hasard atterri sur ces côtes ont évolué à l’abri des prédateurs et dans un milieu volcanique en régénération, les poussant à s’adapter à des conditions peu communes et résultant aujourd’hui en une biodiversité incomparable dont plusieurs espèces uniques aux Galápagos, ou presque…

L’une d’elles m’a charmée par ses pieds, aussi bleus que l’eau du Pacifique.

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Photo par Max Westby, 2007

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Nouvel ordre depuis 2010, comprenant 4 familles, 60 espèces dont 10 espèces de fous, anciennement classés dans l’ordre des Pélécaniformes. Des études récentes sur des gènes nucléaires et mitochondriaux ont nécessité le changement dans la phylogénie.

Le fou aux pieds bleus (Sula nebouxii) niche dans le golfe de la Californie, au large de la côte ouest du Mexique, au nord du Pérou, sur les îles bordant l’Équateur et plus de la moitié de la population mondiale habite les îles Galápagos. Le fou aux pieds bleus partage ces terres avec deux autres espèces de Suliformes: Le fou masqué (ou fou de Grant) et le fou aux pieds rouges. Ils nichent sur le sol, dans des espaces ouverts, et sont retrouvés sur l’ensemble des îles Galápagos. Le fou aux pieds bleus n’a pas de période de nidification précise, il niche toute l’année.

Les fous aux pieds bleus sont monogames, et le choix du partenaire par la femelle n’est pas une tâche facile. Cette dernière doit s’assurer de trouver un compagnon qui sera en santé et pourra ainsi assurer une bonne descendance. Le principal indicateur de qualité sur lequel la femelle se fie pour faire son choix est la couleur des pieds du mâle, les différentes teintes de bleus étant directement proportionnelles à sa santé. Plus un mâle sera capable de trouver de la nourriture, meilleure sera son alimentation et par le fait même, d’un bleu plus vif seront ses pieds. La parade nuptiale s’effectue en trois principales étapes. D’abord, le mâle entreprend un tour au vol de son territoire suivi d’un atterrissage devant la femelle avec exhibition des pieds. Ensuite, le mâle continue de montrer ses pieds en piétinant sur place pour montrer à quel point il est en bonne santé. Finalement a lieu la parade en vis-à-vis sans laquelle l’accouplement n’aurait pas lieu : le mâle pointe ses ailes et sa tête au ciel.

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Photo par Max Westby, 2007

Une étude par Beamonte-Barrientos, R., Torres, R. et Velando. A (2006) a montré que les performances de la femelle quant à la production d’œufs étaient affectées par la couleur des pieds du mâle. En fait, la pigmentation bleue serait le résultat d’un bon apport en caroténoïdes retrouvés dans l’alimentation. Les variations de quantité de caroténoïdes ingérées affecteraient d’abord les fonctions immunitaires, qui seraient directement liées à la couleur des pieds. Ainsi, la privation de nourriture d’un fou aux pieds bleus pendant 48 heures a montré un changement immédiat dans la couleur des pieds, qui est devenue plus fade. Au contraire, un individu nourri avec du poisson frais a révélé une couleur beaucoup plus vive. Les auteurs de l’étude ont capturé les mâles tout juste après la ponte d’un premier œuf par la femelle. Ensuite, ils ont maquillé les pieds des mâles en bonne santé pour qu’ils paraissent en moins bonne condition et ont observé les répercussions sur la femelle. L’œuf pondu alors que les pieds du mâle étaient plus fades s’est avéré beaucoup moins gros. Il y a donc eu réduction de la couvée. Aussi, il a été prouvé que la couleur des pieds des femelles influençait le mâle dans la décision de celle qu’il allait courtiser. En effet, selon une autre étude de Torres R. et Velando A. (2005), une femelle ayant des pieds de couleur fade se fera moins courtiser par ses pairs.

Après l’accouplement, il y a relayage du mâle et de la femelle pour couver les œufs. À l’inverse de la plupart des oiseaux, ils ne possèdent pas de plaques incubatrices, qui consistent en une absence de plumage sur le ventre permettant une meilleure conduction de la chaleur entre le parent et l’œuf. Par contre, les oiseaux évacuent leur chaleur corporelle par leurs pattes et leur bec ayant un important afflux sanguin, dépourvus de plumes et donc en contact direct avec l’environnement extérieur pour la maintenir aux environs de 40-42°C. Ainsi, les fous aux pieds bleus utilisent leurs belles pattes bleues et totipalmes pour transmettre leur chaleur corporelle à l’œuf.

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Photo par Max Westby, 2007
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Les fous aux pieds bleus, ne présentant pas de dimorphisme sexuel, ne sont différenciables sexuellement que par deux caractéristiques morphologiques : La femelle est généralement plus grosse et la pupille de la femelle parait plus grosse, car elle est entourée d’un anneau de pigmentation plus sombre.

Chaque couple peut accueillir jusqu’à trois petits à la fois, dépendamment de l’abondance de nourriture. C’est le mâle qui se charge de partir pêcher au large et de ramener du poisson à sa compagne et aux petits. Si la ressource se fait rare, seul l’ainé sera nourri au détriment de ses frères et sœurs, qui finiront malheureusement par mourir.

Je vous laisse sur une vidéo où on peut observer la parade nuptiale de ces oiseaux plus qu’originaux! Lien vers la vidéo

Faites attention : à un moment du vidéo, on dit que le mâle observe sa partenaire avec un autre mâle et il y a un plan sur les yeux du premier. Il s’agit d’une erreur : c’est une femelle qui est montrée, facilement distinguable par sa pupille plus grande.

Références:

Beaumonte-Barrientos, R., Torres, R., Velando, A. (2006). Pigment-based Skin Colour in the Blue-footed Booby: An Honest Signal of Current Condition Used by Females to Adjust Reproductive Investment, Oecologia, 149(3), 535-542.

Guerrerot, O.A. (2000) L’Équateur, éditions Jean-Paul Gisserot, Paris, 125 pages, pages 28-29

Howard, L. (2003). Sulidae: Gannets and Boobies (En ligne), Animal Diversity Web. Consulté le 30 octobre 2014. http://animaldiversity.ummz.umich.edu/site/accounts/information/Sulidae.html

Le-Dantec, D. (2005). Fou à pieds bleus (En ligne), Oiseaux.net. Consulté le 30 octobre 2014. http://www.oiseaux.net/oiseaux/fou.a.pieds.bleus.html

Peason, D.L., Beletsky, L.(2005) Ecuador and the Galápagos Islands, Interlink Books, Massachusetts, 475 pages, page 236

Torres, R., & Velando, A. (2005). Male Preference for Female Foot Colour in the Socially Monogamous Blue-footed Booby, Sula nebouxii. Animal Behaviour, 69(1), 59-65.

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