« Un monde abritant plusieurs sociétés ne devrait pas être considéré comme un seul et même monde ». Chaque société sâest établie dans un contexte qui lui est propre et se construit de manière inconsciente via les habitudes linguistiques de la communication. Ainsi, la langue de deux nations, de deux groupes, aussi proches soient telles ne sont jamais assez similaires pour représenter la même réalité sociale. Ce point de vue proposé par les linguistes et anthropologues Edward Sapir et Benjamin Whorf est connu sous le nom de lâhypothèse de Sapir-Whorf. De manière plus concise, lâhypothèse avance lâidée que le langage que lâon parle influence la manière dont on voit le monde.
Il est également important de reconnaître le processus inverse, câest-à -dire que la manière dont est le monde, ou du moins les caractéristiques de notre environnement immédiat, influence également le moyen de communication dâune société. Bien que ce concept nâait pas été originellement pensé pour les animaux autres de lâHomme, il reste tout de même une façon intéressante dâexpliquer le langage dâune espèce.
Chez les dauphins, les conditions sous-marines imposent des limitations au langage. En effet, tel que le mentionne le Dr. Janik à BBC News, dans les profondeurs marines il nâest pas toujours possible de se voir et lâodorat devient une capacité inutile, tandis que chez dâautres espèces il sâagit dâun sens important pour la reconnaissance des congénères. De plus, le mode de vie nomade des dauphins implique un mouvement constant, et leur moyen de communication doit ainsi répondre à tous ces éléments pour assurer leur survie.
En conséquence, pour « garder contact », les dauphins ont adopté les sifflements. Chaque membre du groupe a une fréquence qui lui est propre et qui peut sâapparenter à un « nom ». Ce qui rend cette propriété aussi fascinante est le fait quâil sâagit ici dâattribuer des sons arbitraires spécifiques à différents compagnons sociaux. Cette capacité requiert une importante force cognitive qui est présente uniquement chez les perroquets et les dauphins. Cela est contraire à la capacité innée de crier pour donner une alerte, par exemple. Lorsque le sifflement se produit, le dauphin assimile lâinformation sonore et répond à lâappel en reproduisant le son à lâidentique.
Au cours dâune vie, le dauphin apprend plusieurs signaux de son environnement. à partir de ces sons quâil utilise comme modèle, il peut en moduler la fréquence pour former un nouveau bruit quâil peut attribuer à un individu ou un objet. De plus, en communauté, ces mammifères marins peuvent copier un signal (ou un « nom ») dâun autre individu et ce même sâils lâentendent pour la première fois. Dans une étude réalisée par le chercheur B.K. Branstetter et ses collaborateurs en 2016, des dauphins ont été entraînés à associer trois objets, une corde, une bouteille et une balle, à trois sons distincts (Figure 1). Pour ce faire, ils ont utilisé le contour de la fréquence, déterminé par la fréquence du son selon le temps, qui contient lâinformation. Il est alors possible de modifier lâamplitude et la durée tout en conservant le contour de la fréquence, donc de conserver lâinformation.

Figure 1. Objets et leur fréquence associée : (A) La corde est caractérisée par un signal dont le contour de la fréquence est montant. (B) La bouteille est représentée par une répétitive pente linéaire montante et (C) la balle, par un cycle sinusoïdal. Chacune des fréquences avait une durée de 500 ms et une amplitude entre 8 kHz à 12 kHz avec un centre à 10 kHz. (Branstetter et al., 2016)
Ces expériences soulignent la remarquable créativité des dauphins concernant la communication, mais malgré les recherches actuelles, il reste encore beaucoup à découvrir afin dâobtenir une meilleure compréhension de leurs capacités cognitives. Peu importe où mèneront ces nouvelles études, il est intéressant de penser que le langage, ou lâhabilité pour le faire, nâest pas nécessairement unique à lâêtre humain.
Sources:
- Branstetter, B. K., DeLong, C. M., Dziedzic, B., Black, A., & Bakhtiari, K. (2016). Recognition of Frequency Modulated Whistle-Like Sounds by a Bottlenose Dolphin (Tursiops truncatus) and Humans with Transformations in Amplitude, Duration and Frequency. PLOS ONE, 11(2), e0147512. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0147512
- Janik, V. M., & Sayigh, L. S. (2013). Communication in bottlenose dolphinsâ¯: 50 years of signature whistle research. Journal of Comparative Physiology A, 199(6), 479â489. https://doi.org/10.1007/s00359-013-0817-7
- King, S. L., & Janik, V. M. (2013). Bottlenose dolphins can use learned vocal labels to address each other. Proceedings of the National Academy of Sciences, 110(32), 13216â13221. https://doi.org/10.1073/pnas.1304459110
- Morelle, R. (2013, juillet 23). Dolphins « call each other by name ». BBC News. https://www.bbc.com/news/science-environment-23410137


