ALEXANDRINE LARSON-DUPUIS
Étudiante en écologie, évolution et biodiversité

Le 9 décembre dernier, le pétrolier OT Southern Star 7 de la Bangladesh Petroleum Corporation a été percuté par un autre navire commercial et a déversé sa cargaison dans les eaux du Bangladesh. C’est dans la région des Sundarbans, dans une des plus vastes forêts de mangroves au monde, qu’ont été déversés environ 350 000 L du mazout transporté par le pétrolier. Cet événement aura et a déjà de graves répercussions sur l’écosystème qui abrite plusieurs espèces menacées, ainsi que sur la santé des habitants de la région.

Sundarbans
Image satellite des Sundarbans, Jesse Allen pour la NASA (2008).

Un bijou de biodiversité

La forêt de mangroves des Sundarbans couvre 140 000 hectares (1400 km2) au Bangladesh et en Inde et est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Les mangroves sont des écosystèmes complexes, fragiles et très productifs, liant la mer à la terre. Ce sont des forêts composées principalement de palétuviers, dont les racines sont en partie submergées dans l’eau salée. On retrouve dans la forêt des Sundarbans une biodiversité remarquable. Pas moins de « […] 334 espèces de plantes appartenant à 245 genres et 75 familles, 165 algues et 13 espèces d’orchidées [s’y trouvent]. Elle est aussi riche en faune, avec 693 espèces animales, dont; 49 mammifères, 59 reptiles, 8 amphibiens, 210 poissons blancs, 24 crevettes, 14 crabes et 43 espèces de mollusques. La faune aviaire colorée et diversifiée habitant les bords d’eau est un de ses plus grands attraits, incluant 315 espèces  d’oiseaux aquatiques, de proies et de forêt dont 9 espèces de martins-pêcheurs et le magnifique pygargue blagre» (Traduction libre du site Internet de l’UNESCO). Plus particulièrement, la région abrite plusieurs espèces rares et menacées de disparition, dont les dauphins de l’Irrawaddy et du Gange ainsi que le tigre du Bengale (MailOnline). Le Parc national des Sundarbans inclut d’ailleurs une réserve de tigres et trois sanctuaires de dauphins (Wikipedia).

14907572937_ed3821cf6c_o
Jeune tigre dans la réserve de tigres du parc national des Sundarbans. Arindam Bhattacharya (2014).

Les impacts écologiques

C’est dans un de ces sanctuaires de dauphins qu’a eu lieu le déversement du 9 décembre 2014. En effet, malgré le statut et l’importance écologique des Sundarbans, des navires commerciaux peuvent circuler dans la région depuis 2011, pour des raisons économiques (la Croix). On y dénombrait le passage de 150 à 250 pétroliers par jour en 2013, malgré les recommandations de l’UNESCO en septembre dernier d’y arrêter complètement la circulation (The Times of India). Une véritable recette pour un désastre… et le désastre a eu lieu. Les 350 000 L de mazout du Southern Star 7 se sont à ce jour répandus sur au moins 350 km2 (Deutsche Welle). Des habitants de la région ont partagé photos et vidéos de l’huile noire flottant sur l’eau et enduisant les berges de la rivière Sela et des multiples canaux du réseau.

oiledtrees
Arbres enduits d’huile, à plus de 40 km du site du déversement. Arati Kumar-Rao (2014). Photo utilisée avec la permission de l’auteure.

Les effets immédiats du déversement ont pu être observés entre autres par le professeur Monirul H. Khan de l’Université de Zoologie de Jahangirnagar et son équipe, qui se sont rendus sur le site le 18 décembre. Ils y ont trouvé notamment les corps de deux loutres inscrites sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature, enduits de mazout (The Financial Express). Mais ce sont les dauphins qui seront les plus touchés selon les écologistes, puisque la couche d’huile diminue la quantité d’oxygène disponible dans l’eau pour les animaux aquatiques (The Times of India). L’écosystème entier est aussi menacé, à commencer par la production primaire. Pavel Partha, chercheur en écologie et en biodiversité, s’est rendu dans les Sundarbans et a rapporté au Dhaka Tribune que le phytoplancton, ainsi que les macro plantes composant la forêt de mangroves, seront sans doute affectés par l’huile, qui empêche la respiration et l’évaporation d’eau par les plantes. Les niveaux trophiques supérieurs n’échapperont pas non plus à la catastrophe écologique : Les oiseaux se nourrissant de poissons et d’insectes seront affectés, ainsi que les chevreuils se nourrissant normalement des plantes maintenant enduites de mazout par l’action des marées, et les tigres qui se nourrissent de ces chevreuils (The Financial Express).

La suite des choses et les risques pour la santé humaine

Malgré tout, le ministre de la navigation du Bangladesh, Shahjahan Khan, a déclaré que le déversement ne causerait « aucun dommage majeur » à la forêt de mangroves, engendrant de vives critiques de la part des environnementalistes (Deutsche Welle). Le gouvernement a aussi été critiqué pour la manière dont la situation a été gérée, ou plutôt n’a pas été gérée, selon plusieurs. Les propos de Maqsood Kamal, un expert en gestion des désastres, ont été rapportés par le Deutsche Welle. Il explique que pendant près de 30 heures suivant l’événement, le gouvernement n’a entrepris aucune action pour contrôler les dommages. Selon Kamal, des mesures immédiates auraient permis de contrôler la situation avant que l’huile ne se répande.

Initialement, le gouvernement a voulu utiliser des dispersants chimiques pour récolter le mazout, mais les risques trop élevés pour l’écosystème ont empêché leur utilisation (The Daily Observer). C’est donc habitants et pêcheurs qui ont entrepris le nettoyage manuel des eaux des Sundarbans, encouragés par le «Forest Department and Bangladesh Inland Water Transport Authority» (BIWTA) (Dhaka Tribune). Armés de chiffons et de seaux, et sans habits protecteurs, ils ont pris d’assaut la marée noire, récoltant l’huile à la surface de l’eau et faisant fondre celle qui enduisait branches et autres débris. Il va sans dire que ce n’est pas sans risque pour leur santé. L’huile et les vapeurs contiennent des toxines pouvant avoir des effets néfastes sur la digestion, la respiration et la peau, ainsi que sur le système nerveux, à long terme (Kumar-Rao, 2014). De plus, selon le Dhaka Tribune, les autorités forestières n’auraient pas respecté leur engagement à payer les habitants pour l’huile récoltée, leur faisant perdre intérêt dans le dangereux nettoyage. Des travailleurs auraient ensuite été engagés pour prendre la relève. L’ONU a aussi envoyé une équipe d’experts pour aider dans la démarche (UNESCO), qui s’annonce plutôt laborieuse.

oilcollector
Un pêcheur récoltant le mazout à l’aide d’ustensiles de cuisine. Arati Kumar-Rao (2014). Photo utilisée avec la permission de l’auteure.

Références:

AFP (2014, 18 décembre). UN sends team to clean up Bangladesh oil spill. MailOnline. Repéré à http://www.dailymail.co.uk/wires/afp/article-2879508/UN-sends-team-clean-Bangladesh-oil-spill.html

Chowdhury, I. S. (Éditeur) (2014, 12 décembre). Plan to clean up Sundarbans using chemicals postponed. The Daily Observer. Repéré à http://www.observerbd.com/2014/12/12/60376.php

Henry, M. (2014, 15 décembre). Au Bangladesh, les Sundarbans menacés par une marée noire. Libération. Repéré à http://www.liberation.fr/monde/2014/12/15/au-bangladesh-les-sundarbans-menaces-par-une-maree-noire_1164115

Kumar-Rao, Arati. (décembre 2014). Staining the Sundarbans – 1. Repéré à http://www.ficusmedia.com/sundarbans_oilspill/

Mukherjee, K. et Chakrabarty, R. (2014, 12 décembre). 350-tonne oil spill by Bangladeshi ship threatens Sundarbans. The Times of India. Repéré à http://timesofindia.indiatimes.com/home/environment/pollution/350-tonne-oil-spill-by-Bangladeshi-ship-threatens-Sunderbans/articleshow/45483696.cms

Oil spill taking its toll on Sundarbans’ aquatic animals (2014, 22 décembre). The Financial Express. Repéré à http://www.thefinancialexpress-bd.com/2014/12/22/72133

Sergent, D. (2014, 20 décembre). La plus grande mangrove du monde menacée par une marée noire. la Croix. Repéré à http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/La-plus-grande-mangrove-du-monde-menacee-par-une-maree-noire-2014-12-20-1283049

Shams, S. (2014, 15 décembre). Bangladesh’s responde to Sundarbans oil spill slammed. Deutsche Welle. Repéré à http://www.dw.de/bangladeshs-response-to-sundarbans-oil-spill-slammed/a-18129674

Siddique, A. B. (2014, 16 décembre). Clean-up efforts at Sundarbans veer off course. Dhaka Tribune. Repéré à http://www.dhakatribune.com/bangladesh/2014/dec/16/clean-efforts-sundarbans-veer-course

Sundarbans. (s.d.). Dans Wikipedia, l’encyclopédie libre. Repéré le 21 décembre 2014 à http://fr.wikipedia.org/wiki/Sundarbans

Time for decisive action long overdue (2014, 15 décembre). The Daily Star. Repéré à http://www.thedailystar.net/op-ed/time-for-decisive-action-long-overdue-55389

UNESCO. The Sundarbans. Repéré à http://whc.unesco.org/en/list/798

PARTAGER
Article précédentLes mots d’amour des plantes à fleurs
Article suivantLe roi des récifs
Étudiante en troisième année au baccalauréat en sciences biologiques profil écologie, biodiversité et évolution. Éprise des effraies de clochers, des seiches, des bousiers et bien honnêtement de tous les autres animaux alors je vais arrêter mon énumération ici, je dévore les encyclopédies sur le sujet depuis l’âge de 7 ans, quand mes parents m’ont offert pour Noël la première de ma collection toujours grandissante. À travers mes mille passions, des arts de la scène au voyage en passant par les luttes sociales, c’est cet amour pour les animaux qui a toujours orienté mon parcours scolaire et m’a amenée à partir à la découverte de l’Afrique du Sud en 2013. En plus d’y découvrir une diversité animale incroyable, c’est dans la savane qu’a grandi mon affection pour les plantes, particulièrement les graminées, et que s’est confirmé mon désir d’étudier en biologie. L’ARN messager est pour moi une plateforme pour partager cet amour, et faire découvrir au monde la diversité incroyable de la vie, en espérant qu’on apprenne à temps à y faire plus attention!

LAISSER UNE RÉPONSE

Please enter your comment!
Please enter your name here