Maria Sibylla Merian (1647-1717)

Geneviève Leblanc

Étudiante en écologie, évolution et biodiversité

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Maria Sibylla sur un billet de 500 Deutsche Mark. Domaine public.

Tout comme les autres articles publiés cette semaine, cet article s’inscrit dans un cadre de reconnaissance du travail des femmes biologistes. Rappelons-nous que la journée de la femme a cours le 8 mars de chaque année et que cette journée, comme ce genre de reconnaissance, sont absolument nécessaires dans une société où un des plus gros cancers est le patriarcat. Voici donc en quelques mots la vie de Maria Sibylla Merian, artiste et naturaliste célèbre, et l’importance de son oeuvre à travers ses actes et l’analyse de ses livres.

Maria Sibylla Merian naquit en 1647 à Francfort, en Allemagne. Sa mère se remaria, suite au décès de son père, avec Jacob Marrel, un peintre de natures mortes, graveur et collectionneur d’arts. C’est pour ainsi dire un univers artistique qui avant tout façonna sa vie. Elle profita de l’enseignement de son beau-père, au milieu de garçons, et du fait que le monde artistique souffre moins du préjugé de la femme sotte et dénudée de génie. Cela permit, entre autres, à son talent de fleurir malgré les contraintes de son époque. Elle devint donc elle-même peintre et graveuse.

Lorsque deux passions se rencontrent

Son art évolua au même rythme qu’une autre passion, majeure, qui la guida tout au long de sa vie : les insectes. Dès son plus jeune âge, elle se passionna d’entomologie et cette passion transparaît dans la plupart de ses œuvres. Malgré ce que l’on pourrait penser à la vue de son premier livre, Florum fasciculus primus, qui n’est en fait qu’un ouvrage présentant des modèles de broderie, cette passion ne se borna pas à la seule représentation esthétique. Maria Sibylla publia en 1679 la première partie de ses Raupen, constituant son premier ouvrage véritablement scientifique (titre français complet : « La merveilleuse transformation des chenilles et les fleurs singulières qui font leur nourriture… peinte d’après nature et gravée sur cuivre »). Une deuxième partie parut en 1683 et une troisième, posthume, en 1717.

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Une planche de ses Raupen. Domaine public.

Ce qui en fait un ouvrage singulier et fort intéressant à l’époque est d’abord le contexte dans lequel elle l’a réalisé. Elle recueillit, éleva et étudia elle-même ses propres spécimens, ce qu’aucune autre femme ne faisait à son époque. Elle effectuait donc ses travaux à la fois en transgressant les barrières propres à la condition féminine, mais aussi en maintenant d’autre part ses exigences en tant que mère et épouse, ce qui ne s’avère pas une tâche facile.

Sur chaque planche composant les Raupen étaient représentées des larves d’insectes sur les plantes dont elles se nourrissent aux différentes périodes de l’année. Aussi, chaque étape du cycle de leur vie était décrite, de la larve à l’individu adulte. Cette représentation semblait très atypique par rapport aux ouvrages entomologiques de son époque, où tout était classifié et où jamais les insectes n’étaient représentés dans leur état naturel. L’absence de classification classique laissait place aux propositions de certains naturalistes contemporains (dont Swammerdam) qui, en regard à de nouvelles découvertes, proposaient de nouvelles classifications. Ce propos fut bien résumé dans un vers du poète Christopher Arnold, qui faisait l’éloge de Merian: “ Ce que Swammerdam promettait… se trouve désormais porté à la connaissance de tous.”  De plus, chaque illustration, de nature très esthétique, permettait de rendre accessible le principe de métamorphose qui était peu étudié jusqu’alors. Somme toute, dans les Raupen de Maria Sibylla transparaît une valeur inestimable et un excellent travail innovateur qui transgressait alors la simple représentation de nouvelles espèces et théories.

Le voyage et la consécration

Les conditions auxquelles elle fit face pour la réalisation de son ouvrage suivant furent tout autres que celles qu’elle affronta lors de celle de ses Raupen. Son désir d’observer les insectes dans leur milieu naturel et leur transformation au cours de leur vie se mua en une volonté réelle qui la poussa à entreprendre un voyage fort courageux au Suriname, alors nouvelle colonie allemande d’Amérique du Sud. Elle entreprit ce voyage en 1699 à l’âge de 52 ans, à son propre compte, sans aucun financement extérieur (elle se dépouilla de ses biens) et sans aucune assurance d’une publication future de ses découvertes, contrairement à la plupart des hommes qui entreprenaient de tels voyages. Et même, avant son départ, c’est un portrait peu encourageant qu’on lui dressait du Suriname : extrême chaleur, jungle et faune démentielles, maladies, Amérindiens hostiles… Mais elle ne recula devant rien, pas même devant les préjugés auxquels elle devrait sans doute faire face, puisque à l’époque, une femme voyageant seule avec sa fille, sans homme, était considéré plutôt douteux. Sur place, la tâche ne fut pas moins ardue. Maria Sibylla ira même jusqu’à affirmer que ce voyage faillit presque la tuer, ce qui la poussa à retourner en Europe, non sans avoir fait maintes observations et expéditions dans la jungle qui lui permirent la réalisation du livre qui la rendit célèbre, Metamorphosis Insectorum Surinamensium (La métamorphose des insectes du Suriname), publié en 1705.

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Metamorphosis Insectorum Surinamensium. Domaine public.

72 illustrations grandioses (12 furent ajoutées dans les publications postérieures) où se mêlent de nouvelles espèces d’insectes et de plantes, mais aussi des espèces provenant de groupes taxonomiques autres, comme des serpents et des oiseaux se retrouvent dans cet ouvrage. Encore une fois, Merian insiste sur la relation écologique entre plantes et insectes et leurs stades de métamorphose. Des commentaires sur les espèces, ses expéditions, sur la culture et d’autres sont associés aux différentes illustrations. Son travail, comme elle le souligne dans son introduction, s’adresse autant aux amoureux de la nature qu’à ceux de l’art. C’est sans conteste une réussite.

« La plus belle œuvre jamais décrite en Amérique » – Naturalistes de l’époque

Ce qui distingue encore une fois l’œuvre de Merian est l’organisation du livre, qui, tout comme les Raupen, nous paraît à prime abord chaotique. Chaque illustration comporte un tout indépendant des autres. Pourtant, même au-delà de permettre l’établissement de nouvelles classifications,  comme c’était le cas avec les Raupen, sa Métamorphose est en opposition totale avec le mode de pensée d’impérialisme mâle, comme l’explique l’historienne Natalie Zemon Davis à travers les propos de Mary Louise Pratt. En effet, contrairement à se borner à classifier de nouvelles espèces selon le modèle européen avec un regard strictement colonisateur (comme le faisait le « mâle lettré européen »), Merian, dans son livre, « fournit l’un des premiers jalons de ce projet européen de découverte et de description … [en laissant] la liberté aux insectes et aux plantes du Suriname de fleurir et de prospérer en termes et en relation indigènes ». (Davis)

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Metamorphosis Insectorum Surinamensium. Domaine public.

Maria Sibylla fait aussi mention de ses esclaves et des populations indigènes, de sa relation avec eux ainsi que des pratiques de certains et certaines en ce qui a trait aux insectes et plantes du Suriname. Jamais dans son livre elle ne les qualifie de « sauvages », comme le font la quasi-totalité des auteurs de l’époque. Leur mention correspond aussi en quelque sorte à une certaine forme de reconnaissance de leur participation à l’ouvrage, ce qui, encore une fois, semble tout le contraire des autres publications scientifiques de l’époque. Tout cela, bien évidemment, constitue un trait unique et atypique du travail de Merian, qu’on se doit de souligner.

Ainsi, le travail de Maria Sibylla Merian a permis de rendre plus accessible les connaissances sur la métamorphose par la grande beauté de ses illustrations. Son regard novateur sur la classification, sa découverte de nouvelles espèces, mais aussi son voyage courageux et sa détermination dans un monde où les limites sont constamment imposées à la condition féminine lui procurent une grande reconnaissance qui découle d’un mérite indéniable.

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Metamorphosis Insectorum Surinamensium. Domaine public.

Patriarcat: Système social d’oppression des femmes par les hommes

Références

Davis, N. Z. (1997), Juive, catholique, protestante – Trois femmes en marge au XVIIe siècle. Éditions du Seuil.
Attenborough, D., Alexandratos, R., Clayton, M. et Owens, S. (2007). Amazing Rare Things – The Art of Natural History In The Age of Discovery. États-Unis : Yale University Press.

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